Homélie 22ème dimanche ordinaire
22 ème Dimanche Ordinaire A / JK 22 SO 26
Olivier Artus
Nous employons le mot sacrifice à de nombreuses reprises dans la liturgie de la
messe. Et en particulier dans la prière eucharistique. Et précisément les lectures
de ce Dimanche insistent sur la dimension sacrificielle de notre vie chrétienne.
La lettre de Saint-Paul aux Romains nous adresse en effet une invitation : « Je
vous exhorte, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre personne tout entière
en sacrifice vivant ». Offrir notre personne en sacrifice. Mais comment
comprendre ce terme ? Longtemps, le mot sacrifice a été associé, consciemment
ou inconsciemment, à une réalité douloureuse, à une réalité coûteuse. Faire un
sacrifice, c’était souffrir pour Dieu. Cependant, la lecture attentive des textes de
l’Ancien et du Nouveau Testament orientent vers une autre compréhension. Le
sacrifice est avant tout une réponse, une réponse des croyants à leur Dieu, à leur
Dieu qui a pris l’initiative de venir à eux.
Cette initiative de Dieu a pris plusieurs formes. La Bible nous parle tout d’abord
de l’œuvre créatrice de Dieu. Dieu crée le monde et l’humanité, et il cherche à
entrer en dialogue avec ce monde et cette humanité qu’il a créés.
Dieu créateur, Dieu qui propose à l’humanité une alliance. Dieu fait alliance
avec un peuple qu’il choisit, l’ancien Israël, une alliance pour que ce peuple soit
le témoin privilégié des œuvres de Dieu.
Création, Alliance, et enfin Nouvelle alliance. En Jésus Christ, Dieu fait de
nouveau alliance, non plus avec un peuple particulier mais avec l’humanité tout
entière. En Jésus Christ, nous comprenons d’une manière plus précise ce en quoi
consiste le sacrifice auquel nous sommes invités.
En effet, la vie tout entière de Jésus, vrai homme, la vie tout entière de Jésus
constitue une réponse à son Père, qu’il appelle Abba.
La réponse de Jésus à son Père prend deux formes. Il y a d’abord ces moments
où Jésus se retire pour prier. Pour entrer en conversation avec son Père dans la
prière. Et puis, il y a le ministère public de Jésus. Son action publique qui
consiste avant tout à aller vers tous ceux qui sont en souffrance. Jésus répond à
l’amour infini de son Père en faisant preuve d’un amour infini pour tous ceux
qui l’entourent, sans exclusive. Sans exclusive, c’est à dire sans frontières. Jésus
fait tomber les barrières qui, dans la société de son temps, mettaient à distance
toutes celles et tous ceux qui étaient considérés comme impurs, et donc comme
infréquentables.
Non seulement les étrangers, mais aussi les lépreux, les malades, les aveugles,
les personnes de mauvaise réputation, ceux qui étaient considérés comme
pécheurs, ou ayant une vie dissolue. Jésus entre en relation avec toutes ces
personnes, il les relève et il leur rend leur dignité perdue. Mais en faisant cela,
Jésus s’attire l’hostilité des gardiens de la pureté, de tous ceux pour qui la
religion se résume à un catalogue de règles, et n’implique pas l’amour du
prochain.
Cette hostilité des pharisiens, des docteurs de la loi, des prêtres du temple de
Jérusalem ne va cesser de grandir, jusqu’à conduire Jésus à la Croix et à la mort.
Jésus a fait de sa vie un sacrifice, c’est-à-dire une réponse à son père, réponse de
sa prière, réponse de son engagement envers le prochain, et cette réponse lui a
coûté la vie.
Pourtant, c’est bien cet itinéraire qui nous est proposé par Paul, dans la Lettre
aux Romains, mais la réaction violente de Pierre, dans l’Évangile, nous en
montre toute la difficulté. Faire de notre vie un sacrifice, Oui, mais jusqu’où ?
Lorsque Jésus fait comprendre à Pierre que sa propre vie est menacée par les
scribes et par les grands prêtres, celui-ci refuse de l’entendre.
Pourtant Jésus part d’un constat simple : il y a une contradiction, il y a une
opposition frontale entre, d’une part, l’esprit du monde, les valeurs du monde et,
d’autre part sa propre prédication et sa propre action. En effet, Jésus renverse les
valeurs de son temps : il met au centre tous ceux qui étaient les oubliés de la
société. Tous ceux que l’on pourrait appeler les « oubliés de l’histoire ». Et Jésus
ne se laisse pas impressionner par le pouvoir, par les autorités quelles qu’elles
soient, particulièrement lorsqu’elles s’imposent, comme Hérode, par la violence.
Jésus, envoyé du Père, délivre au monde une parole que le monde n’est
pas prêt à recevoir, et il se fait rejeter par le monde, comme déjà l’avaient été les
prophètes d’Israël. La première lecture nous en donne un exemple avec la
prédication de Jérémie, moquée par ses contemporains.
Cette parole portée jadis par les prophètes, cette parole portée par Jésus,
c’est à nous qu’elle est confiée aujourd’hui. La Parole de Dieu n’est pas une
parole neutre. La parole de Dieu vient tout d’abord mettre en tension notre
propre existence. Nous n’avons pas toujours envie d’écouter l’Évangile. Nous
n’avons pas envie d’écouter l’Évangile lorsque celui-ci nous invite au pardon,
lorsqu’il nous invite au partage, ou plus simplement au respect de la dignité de
tous, sans exclusive.
Il peut nous arriver d’être tentés, comme Pierre, de réagir, et de
dire : « Cela n’arrivera pas ! ». Pourtant, l’Évangile, et plus largement la Parole
de Dieu, sont des boussoles, des boussoles qui nous permettent de prendre
conscience de nos faux pas, et de nos errements. Il nous arrive de refuser de
pardonner, de refuser de partager, de mépriser notre prochain. Mais alors,
l’Évangile nous reprend, et nous empêche d’être dupes de nous-mêmes.
C’est le premier pas qu’il nous faut effectuer pour suivre le Christ ; Ne
plus être dupes de nous-mêmes, nous mettre véritablement à l’écoute de la
Parole de Dieu, la laisser travailler, ou mieux, la laisser infléchir notre vie.
Alors, si nous acceptons cela, nous pouvons effectuer une deuxième pas. Un
deuxième pas qui consiste à témoigner de cette parole. Témoigner de la parole
de Dieu, c’est le travail des disciples. Les réticences de Pierre, la référence que
Jésus fait à la Croix, tout cela nous rappelle qu’il est difficile d’être disciples.
Car être disciples engage non seulement notre parole, mais aussi nos choix de
vie.
On ne peut se proclamer disciple du Christ sans chercher à se conformer à
l’exemple du Christ. Se conformer à son exemple, c’est-à-dire accepter que
notre existence tout entière soit en dialogue régulier, je dirais même en dialogue
familier avec la Parole de Dieu, cette Parole qui nous précède et qui appelle
notre réponse. Oui, si nous acceptons d’entrer en dialogue avec la parole de
Dieu, si nous la fréquentons avec fidélité et régularité, elle portera du fruit dans
notre vie, elle la transformera jour après jour.
Seigneur, tu es en attente de notre réponse. Rends nous attentifs à ta
Parole, afin qu’elle nous touche, afin qu’elle imprègne notre vie, et afin qu’elle
suscite notre conversion et notre engagement. Amen.