Homélie 23ème dimanche ordinaire 2026
23 ème Dimanche ordinaire A / JK 23 SO 26
Olivier Artus
« Si ton frère a commis un péché contre toi ». C’est ainsi que commence
le discours de Jésus dans l’Évangile de Matthieu, mais la nature du péché visé
n’est pas précisée par le discours. Ce sont les autres textes choisis par la liturgie
qui nous éclairent sur ce point. Dans la lettre aux Romains, Paul exprime l’idée
que l’objectif de la vie chrétienne, c’est l’amour du prochain. Nous reviendrons
tout à l’heure sur ce terme, sur la signification de ce mot « amour » — agapè en
grec, tel que Saint-Paul le comprend, mais la lettre aux Romains nous permet
déjà de comprendre que le péché peut être défini comme un manque d’amour,
comme une absence d’amour, ou comme le refus de l’amour.
L’extrait du livre du prophète Ezékiel, que nous avons écouté en premier,
nous parle, quant à lui, du sort des méchants. Si nous lisions plus largement le
chapitre 33 de ce livre d’Ezékiel, nous verrions que la « méchanceté » dont il
s’agit ici, c’est l’oubli du droit et de la justice. Les cas évoqués par ce chapitre
d’Ezékiel sont très concrets : restituer ce que l’on a volé, ne pas dépouiller les
pauvres en prenant leurs biens en gage. Pour le dire autrement, promouvoir la
justice sociale.
De la même manière, Paul, dans la lettre aux Romains, donne une
définition très concrète de l’amour. L’amour c’est l’accomplissement de la Loi,
écrit Paul, et la loi que Paul cite, c’est le décalogue, le texte des dix
commandements que l’on trouve dans le livre de l’Exode, ou dans le
Deutéronome : « Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de
meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas ».
Dans notre société contemporaine, le mot amour court deux risques. Le
premier risque, c’est d’être banalisé. C’est d’appeler « amour » quelque chose
qui ne mérite pas ce nom. Le deuxième risque, c’est d’avoir une compréhension
abstraite ou éthérée du mot amour, d’en faire quelque chose de théorique, ou
d’uniquement spirituel, alors que, si nous lisons bien Saint Paul, l’amour est
avant tout un engagement concret.
La liste des commandements du décalogue peut nous sembler assez
éloignée des réalités de notre vie : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper. Mais
derrière ces têtes de chapitre, ce qui est visé, c’est notre capacité à respecter la
liberté de notre prochain, et l’invitation pressante qui nous est faite, c’est de
considérer notre prochain, quel qu’il soit, comme un sujet, un sujet dont la
dignité est équivalente à la nôtre, oui reconnaître notre prochain comme un sujet
et renoncer à l’instrumentaliser.
L’ensemble des textes de l’Écriture, Ancien, comme Nouveau Testament,
reviennent très souvent sur cette question des relations entre prochains, entre
frères. Les chapiteaux de cette Basilique en donnent l’illustration : la rivalité
entre Cain et Abel, la rivalité entre Jacob et Esaü pour ne prendre que ces
exemples.
La Bible, comme ces chapiteaux, nous rappellent que le risque existe de
considérer notre prochain comme un obstacle, comme un rival, comme un
gêneur, et, dès lors, d’oublier sa qualité de frère ou de sœur. Le décalogue parle
de l’interdiction du meurtre. Il y a bien des manières de tuer. On peut tuer par la
parole, par la médisance, on peut tuer quelqu’un de manière symbolique en
l’ignorant, en laissant cette personne de côté. Je pense que nous avons tous, dans
ce domaine, des exemples vécus. Par le vocabulaire qu’il emploie, le décalogue
nous rappelle que la violence vis-à-vis du prochain, même si elle est insidieuse,
est une atteinte portée à sa vie.
Saint-Paul, dans la lettre aux Romains, nous rappelle donc que l’amour du
prochain est avant tout un engagement concret, un engagement qui prend au
sérieux l’ensemble des prescriptions de la Loi révélée dans l’Ancien Testament.
Mais que cet engagement est difficile ! Si le livre d’Ézekiel, comme
l’Évangile de Matthieu, prennent la peine de détailler les conséquences du
péché, et si, d’une manière plus générale, la Bible traite largement de la question
du péché, c’est parce qu’il nous est difficile de tenir dans la durée notre
engagement à l’amour envers notre prochain. Concentrons-nous sur l’Évangile
de Matthieu, qui semble décrire une véritable procédure disciplinaire.
La victime d’un péché, d’un manque d’amour, quelle que soit sa forme,
est fondé à en faire le reproche à celui ou à celle qui en est l’auteur. C’est ce que
l’on appelle la correction fraternelle. Mais ce reproche est-il fondé ? C’est ce
que vient vérifier la deuxième étape de la procédure. Ce n’est plus la victime
seule, mais un petit groupe qui instruit l’affaire. Manière de rappeler que dans
l’Église, le discernement est toujours collégial. Enfin la troisième étape envisage
que le fautif, reconnu comme tel, s’entête dans sa faute, quelle qu’en soit la
nature. Et il est alors envisagé de l’exclure de la communauté.
Il est dommage que la lecture du chapitre 18 de l’Évangile soit
interrompue à ce moment-là. Car dimanche prochain, nous en lirons la suite,
sans laquelle, ce texte demeure inachevé. Au terme du discours de Jésus, Pierre
lui demande : « Lorsque mon frère commet des fautes, combien de fois dois-je
lui pardonner, jusqu’à sept fois » ? La réponse de Jésus est connue : « Jusqu’à 70
fois 7 fois ». Autrement dit, la discipline communautaire ne peut être confondue
avec la justice humaine. Cette discipline doit prendre en compte ce que l’on
pourrait appeler le point de vue divin : le point de vue de Dieu dont la
miséricorde est infinie.
Alors comment faire, car nous savons bien que des fautes objectives sont
commises dans toutes les communautés chrétiennes, et parfois des fautes graves,
l’actualité de ces dernières années nous l’a rappelé douloureusement. Et face à
ces fautes, aucune communauté ne peut rester passive, ni se défausser sur Dieu
en invoquant son amour ou sa miséricorde.
Il me semble que la réponse à cette question difficile réside dans le plan
adopté par le chapitre 18 de l’Évangile de Matthieu. Le premier temps est celui
de la discipline communautaire. Les péchés commis, les atteintes aux prochains
appellent des décisions parfois difficiles, des décisions dont l’Évangile nous
disent qu’elles engagent Dieu lui-même. Et en même temps, l’Église demeure
témoin de la miséricorde de Dieu et du salut qu’il apporte à l’humanité.
La tension entre ces deux exigences devient particulièrement forte lorsque
les circonstances sont dramatiques. En 1974, le Chili est tombé depuis un an
déjà sous le joug d’une dictature qui a fait des milliers de mort. Dans ce
contexte, le discours du Cardinal Henriquez, archevêque de Santiago du Chili,
devant toutes les autorités du pays réunies dans la Cathédrale est sans doute un
des meilleurs exemples de la prise en compte des deux exigences de l’Évangile
de Matthieu. Prenant le risque inouï de dénoncer la violence exercée par les
autorités, et l’oppression subie par le peuple chilien, le cardinal affirme en même
temps que nul n’est exclu de la proposition du salut, même les pires bourreaux.
Réalisme et vérité du discours devant une situation dramatique, et en même
tempos, témoignage rendu à la miséricorde divine.
En nous proposant de lire à la fois le livre d’Ezékiel et l’Évangile de
Matthieu, la liturgie de ce dimanche cherche à nous faire comprendre que notre
engagement pour l’amour du prochain n’est pas un engagement théorique. Cet
engagement se joue à la fois dans la société — le prophète Ézékiel appelle à la
justice sociale — dans la société et dans l’Église, l’Église qui n’est exempte ni
d’injustices, ni de manquements envers le prochain. Ces textes de la liturgie
nous invitent à un travail de discernement. Ils nous invitent à un regard sans
naïveté sur la réalité, et à une véritable conversion, dans la société comme dans
l’Église.
Puissions-nous, avec Saint-Paul, proclamer : « Le plein accomplissement
de la loi, c’est l’amour ». Puissions-nous le proclamer et le vivre. Amen.