Homélie 25ème dimanche ordinaire 2026
25 ème Dimanche Ordinaire A / JK 25 SO 26
Olivier Artus
On pourrait penser, en écoutant l’Évangile, que celui-ci décrit une scène d’un
autre temps. Des ouvriers qui se louent à la journée et qui attendent, jour après
jour, l’embauche. Mais il suffit d’aller dans des pays du Sud pour découvrir qu’il
s’agit d’une scène bien actuelle. À Calcutta, à Bangalore, à Delhi, et aussi à
Jérusalem Est, ou encore en Afrique, des ouvriers attendent sur un banc toute la
journée un éventuel employeur, dont dépend la survie de leur famille. Les scènes
bibliques sont des scènes de pays pauvres et ces scènes nous ramènent à la
réalité de la vie de bon nombre de nos contemporains.
Mais si cette lucidité de l’Évangile sur la condition des plus pauvres nous oblige
à regarder en face cette réalité, elle n’est pourtant pas au centre de la parabole
que nous venons d’entendre. La dureté du monde du travail, et le contexte de la
pauvreté servent de cadre, servent de support à un autre message. Un message
de miséricorde, et aussi un message de salut. Le denier qui est donné à chacun
des travailleurs qui a répondu à l’invitation du maître, ce denier symbolise le
don de Dieu. Dieu, qui fait don de la miséricorde et du salut à tous ceux qui
répondent à l’appel du Christ. À tous ceux qui répondent à son appel, quel que
soit le moment de cette réponse.
Ici, ce que vient bousculer la parabole, c’est une vision juridique, ou pire une
vision comptable de notre relation avec Dieu. Pour bien comprendre ce qui est
en jeu, il nous faut remonter à l’Ancien Testament. Car l’Évangile de Matthieu
est celui des Évangiles qui est le plus proche de la Tradition d’Israël, et c’est
donc sur cet arrière-fond qu’il nous faut essayer de le comprendre.
Le livre d’Isaïe marque déjà une première évolution dans la réflexion d’Israël
sur la méchanceté, c’est-à-dire sur le péché, et sur ses conséquences. Dans les
traditions les plus anciennes de l’Ancien Testament, Dieu est présenté comme un
juge, un juge qui récompense ceux qui demeurent fidèles à la Loi, à la Torah, et
qui sanctionne ceux qui y contreviennent. Tout se passe comme si, dans un
premier temps, les règles de la justice humaine avaient été transposées sur Dieu
lui-même, et sur l’exercice de la justice divine. C’est ce que l’on appelle la
théologie de la rétribution. Chacun est rétribué par Dieu selon ses actes, et reçoit
sanctions ou bénédictions. Le livre du Deutéronome, par exemple, fonctionne
selon ce schéma.
L’extrait du livre d’Isaïe que nous venons d’entendre marque déjà une évolution
par rapport à cette théologie de la rétribution. Dieu y est décrit comme capable
de miséricorde, de miséricorde envers le pécheur qui se repent. Faire
miséricorde. C’est la traduction d’un verbe hébreu, le verbe raham, qui signifie
effectivement faire miséricorde, mais qui peut être également traduit « être pris
de compassion », voire « être profondément ému ». Un mot qui s’applique avant
tout à la compassion humaine et qui est donc utilisé par le livre d’Isaïe pour
Dieu lui-même, Dieu qui n’apparaît plus comme un juge lointain, mais comme
capable d’émotion devant le pécheur qui se repentit.
Dans le livre d’Isaïe, Dieu surprend son auditoire en faisant miséricorde. Il se
dégage de cette manière des idées préconçues, des idées toutes faites que les
croyants avaient à son égard, d’où la conclusion du texte : « Mes pensées ne sont
pas vos pensées, vos chemins ne sont pas mes chemins ».
Et c’est avec cette nouvelle définition de l’identité, de la personnalité de Dieu
qu’il nous faut entrer dans la parabole de l’Évangile de Matthieu, pour en avoir
une juste compréhension.
Donnant-Donnant : c’était l’idée de Dieu qui prévalait dans la théologie de la
rétribution, et c’est celle que représentent dans la parabole les ouvriers de la
première heure. Les ouvriers de la première heure symbolisent les croyants ou
les justes de la première heure. Leur réponse immédiate à l’appel du Christ est
louable. Elle est exemplaire. Mais pourtant, ils vivent par comparaison, en
s’estimant supérieurs à ceux qui sont venus au Christ plus tard. Et s’estimant
supérieurs, ils estiment mériter une plus grande récompense.
Ce texte nous conduit ainsi à un certain nombre de conclusions qui sont autant
d’invitations faites aux croyants :
- Première invitation : ne pas vivre sa foi par comparaison avec les autres,
et ne pas juger la foi des autres. Il n’existe donc pas de Chrétiens d’élite.
Ce qui compte, ce n’est pas le moment de la réponse d’un croyant, c’est sa
sincérité, sa loyauté, quel que soit l’itinéraire qui a conduit à cette
réponse, quels que soient les erreurs, les errements même, qui ont précédé
la réponse faite au Christ.
- Seconde invitation : sortir de la logique du « donnant-donnant », lorsque
nous envisageons nos relations avec Dieu. Je parle bien ici de relations,
car tant dans le livre d’Isaïe, qu’en la personne de Jésus-Christ, nous
voyons comment Dieu entre véritablement en conversation avec
l’humanité. Une conversation qui a ici pour but de nous conduire à faire
évoluer notre compréhension de Dieu, notre image de Dieu, notre
représentation de Dieu. Sortir de la logique du donnant-donnant, c’est-à-
dire d’une image de Dieu selon laquelle il rémunère nos actions —
punition ou récompense… Et l’expression courante, si souvent entendue :
« qu’est-ce que j’ai fait à Dieu pour mériter telle ou telle chose » , cette
expression nous montre que l’image d’une relation purement comptable
avec Dieu n’a pas totalement disparu.
Et pourtant une telle image, outre le fait qu’elle risque de conduire à la
représentation d’un Dieu pervers, un telle image est totalement erronée. Dieu se
laisse toucher par l’humanité, c’est le message des lectures que nous avons
entendues. Il se laisse toucher par l’humanité, et inlassablement, il cherche à
entrer en relation avec elle : « Le Royaume des cieux est comparable au maître
d’un domaine, qui sortit dès le matin, qui sortit vers neuf heures, qui sortit vers
midi, vers trois heures, vers cinq heures ». Inlassablement, le Seigneur vient à
nous pour nouer avec nous une relation et nous offrir le salut.
C’est ce qu’a compris Paul. Le lecteur de la lettre aux Philippiens est
peut-être surpris par l’enthousiasme du propos de Saint-Paul : « Pour moi, vivre,
c’est le Christ ». « Je désire partir pour être avec le Christ ». Paul a reconnu
l’appel du Christ, il y a répondu et il a noué avec le Christ une vraie relation.
Il y a une vraie parenté entre la foi et l’amour. Ce sont deux réalités qui
mobilisent totalement ceux qui les découvrent, et qui donnent sens à leur
existence. Paul n’a jamais perdu ce feu de la foi, qui l’a animé jusqu’à sa mort,
et qui lui a donné la force d’une mission audacieuse.
Et nous ? Peut-être nous demandons-nous : Comment conserver avec toute sa
fraîcheur cet élan de la foi ? Soyons confiants. Comme le montre si bien
l’Évangile de Matthieu, le Christ ne cesse de nous appeler, et de nous appeler
encore. Même si nous avons connu de éclipses, des manques, des périodes de
désert, il est toujours proche de nous et il nous invite à lui répondre d’un cœur
sincère.
Ne cherchons pas à évaluer notre vie de foi avec des critères purement humains,
et gardons en mémoire le discours de Dieu dans le livre d’Isaïe : « Mes pensées
ne sont pas vos pensées ». Amen.