Homélie 24ème dimanche ordinaire 2026 — 29. Paroisse Saint-François du Vézelien

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Homélie 24ème dimanche ordinaire 2026

24 ème Dimanche Ordinaire A / JK 24 SO 26

Olivier Artus

« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous
ont offensés ». C’est la phrase que nous proclamons chaque fois que nous prions
le « Notre Père ». Une première lecture pourrait donner l’impression qu’il y a un
lien logique, une corrélation entre les deux parties de la phrase, et que Dieu ne
pardonne que si, nous-mêmes, nous pardonnons les premiers.
Pourtant, comme nous le verrons en regardant de plus près les lectures de ce
dimanche, le sens de la phrase est tout autre : Dieu est miséricorde, il nous
entraîne dans une logique de grâce, selon laquelle nous sommes précédés par le
pardon divin.
Entrons donc dans les lectures que nous avons entendues : le livre de Ben Sirac,
le livre du Siracide, reflète la compréhension de Dieu qu’avait l’ancien Israël,
environ deux siècles avant Jésus-Christ. Et dans ce texte, nous retrouvons une
logique qui n’est pas très éloignée de celle de la loi du talion.
Je cite le texte : « Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme,
comment peut-il demander à Dieu la guérison ? ». Ou encore : « Celui qui se
venge éprouvera la vengeance du Seigneur ». C’est ce que l’on appelle la
théologie de la rétribution : exactement comme dans la justice humaine, Dieu est
présenté comme un juge qui va adapter ses réponses aux comportements des
croyants. Celui qui ne renonce pas à la vengeance dans les affaires humaines
subira la vengeance divine. Celui qui renonce à la haine sera récompensé.
Une vision un peu mécanique de nos relations avec Dieu, et surtout une vision
selon laquelle on semble mettre la main sur Dieu. Mettre la main sur Dieu en
prévoyant à l’avance son comportement : sa bénédiction ou sa sanction. Et
d’ailleurs, une telle vision de Dieu perdure aujourd’hui, au moins
inconsciemment, chez certaines personnes. Qui d’entre nous n’a jamais entendu
la phrase : « Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour vivre tel ou tel malheur »,
un malheur compris comme un châtiment divin.
Pourtant c’est une tout autre vision de Dieu que nous propose l’Évangile de
Matthieu. Dans notre lecture des Dimanches de l’année liturgique, nous en
sommes au chapitre 18, mais il nous faut garder en mémoire les chapitres
précédents : le premier discours de Jésus dans l’Évangile de Matthieu, c’est le

discours sur la montagne, au chapitre 5, et ce discours commence par ce que l’on
appelle les antithèses. Chaque section du discours commence ainsi : « On vous a
dit : ». Et Jésus cite alors la loi de l’ancien Israël. « On vous a dit, et moi je vous
dis ». Par exemple, Jésus cite la loi du talion, « Œil pour œil, dent pour dent », et
invite à la dépasser, à la dépasser dans une logique de grâce, selon laquelle nous
sommes invités à faire pour notre prochain bien plus que ce que celui-ci attend
de nous.
C’est la même logique que nous retrouvons dans l’Évangile que nous venons
d’entendre. L’introduction de ce texte dit tout. Nous y avons fait allusion
dimanche dernier : Question de Pierre « Combien de fois dois-je pardonner.
Jusqu’à sept fois ? ». Réponse de Jésus, jusqu’à soixante-dix fois sept fois, c’est-
à-dire infiniment. Puis vient la parabole : « Le royaume de Dieu est comparable
à ».  Il est comparable à un roi qui pardonne infiniment.
Ainsi donc, la demande de Jésus à Pierre est motivée par la logique même du
Royaume de Dieu : Pierre est invité à pardonner infiniment, parce qu’il est, pour
ainsi dire, précédé par le pardon divin, qui le dépasse totalement. Ainsi,
l’invitation de l’Évangile, c’est de cesser de comprendre le pardon comme une
récompense, mais, au contraire, de comprendre le pardon, la miséricorde,
comme la logique même de Dieu.
Ce qui signifie que, pour rencontrer vraiment Dieu, il nous faut à notre tour
entrer dans cette logique, cette logique qui nous précède et qui est une logique
de grâce, et non plus la logique du donnant-donnant, qui régit la plupart des
relations humaines, en commençant par les relations commerciales.
Entrer dans une logique de grâce, la parabole de l’Évangile de Matthieu nous
montre que c’est difficile. L’homme endetté et pourtant pardonné par le Roi ne
parvient pas à faire de même. La chute du récit peut nous sembler sévère : son
maître le livre aux bourreaux. Mais cette conclusion du récit est une manière
imagée de nous faire comprendre que cet homme n’est pas parvenu à rencontrer
Dieu tel qu’il est.
Sortir de la logique de la revanche, ou pire de la vengeance, ou plus simplement
sortir de la logique du donnant-donnant. L’invitation de l’Évangile impacte
évidemment de manière très concrète notre vie quotidienne. Et nous voyons
également, de manière très concrète, les conséquences néfastes de toute logique
de vengeance, de toute logique selon laquelle les relations humaines sont
exemptes de la notion de pardon :

- Nous le voyons tout d’abord dans les relations entre pays. Arrêter une
guerre, comme celle qui oppose la Russie et l’Ukraine, ou Israël, l’Iran et
ses agents dans la région, arrêter une guerre, quel que soit celui qui l’a
commencée, suppose de sortir d’une logique de vengeance. C’est ce
qu’ont fait l’Allemagne et la France, et plus largement les Européens, au
sortir de la seconde guerre mondiale, et l’exemple est assez rare, pour que
le pape Léon XIV ait décidé d’aller à Metz et d’honorer Robert Schuman,
dont l’action a été décisive pour construire l’Europe.
- Les relations entre pays, les relations au sein d’une même famille, ou les
relations entre voisins. Parfois, de vieilles rancunes tuent la relation. Une
affaire d’héritage. Une parole malheureuse. Et l’on peut voir des
personnes qui s’ignorent, jusqu’à ne plus s’adresser la parole pendant des
décennies, sans parler de la médisance. Mais une telle haine consume de
l’intérieur, détruit de l’intérieur ceux qui s’y engagent, et les prive, d’une
certaine manière, de la joie de vivre, de vivre, de pardonner, d’être
pardonné.
- La communauté chrétienne elle-même n’est pas exempte de ces situations.
Dans les dernières décennies, on a vu apparaître une évolution qui conduit
les uns et les autres à choisir des communautés ou des groupes d’élection.
Se retrouver entre soi, éviter de voir certains. Comment, dans ces
conditions, parler encore de communauté.
Au fond, la parabole que nous venons d’entendre dans l’Évangile de
Matthieu nous invite à voir large. La largeur, la profondeur du pardon, de la
miséricorde que Dieu nous fait nous dépasse totalement. Cette miséricorde nous
précède. La première conversion qu’il nous faut effectuer consiste à cesser de
regarder Dieu comme un juge sévère, mais de le considérer comme Celui qui
regarde notre existence en vérité, sans jamais se détourner de nous. Le pas
suivant, la conversion suivante, consiste pour nous à entrer à notre tour dans
cette logique. Renoncer à la rancœur, renoncer à une vision comptable des
relations humaines, et oser nous donner aux autres, pour rien, sans attendre de
retour ni de récompense immédiate.
Seigneur, tu nous proposes d’avoir l’audace d’entrer dans ta propre logique :
une logique de pardon, de miséricorde. Entrer dans cette logique pour être
vraiment libres, et pour semer avec toi les graines de ton royaume. Amen.