Homélie 29ème dimanche ordinaire 2026
29 ème Dimanche Ordinaire A / JK 29 SO 26
Olivier Artus
L’extrait du livre d’Isaïe que nous venons d’entendre est pour le moins
surprenant. Cyrus, l’empereur perse y est proclamé messie. Le messie qui a reçu
l’onction de YHWH, Dieu d’Israël. Il y a comme un renversement de l’histoire
dans cette affirmation. Au moment où Cyrus devient empereur, Israël n’est plus
rien. La Judée, Jérusalem et le Temple sont détruits. La population est en partie
déportée à Babylone.
Et le prophète proclame que le Dieu de ce pays défait, le Dieu de ce pays ruiné,
YHWH, le prophète proclame que YHWH est le souverain de l’Univers, le maître
de l’histoire, celui qui choisit les rois, et qui gouverne les peuples. Ainsi, la foi
renverse les apparences, elle propose une nouvelle lecture des événements, une
autre lecture qui renverse l’évidence et subvertit la réalité.
Il en va de même pour Jésus-Christ. Le cœur de la foi chrétienne, c’est
l’affirmation que Jésus qui, aux yeux de tous, est un condamné, un condamné,
supplicié, mis à mort sur la Croix, c’est l’affirmation que Jésus est le Messie, le
Christ, le maître de l’histoire et le seul sauveur. Et c’est cette affirmation que
reprend Paul dans la lettre aux Thessaloniciens, en déclarant que la foi,
l’espérance et la charité de la communauté de Thessalonique reposent sur le
Christ, sur l’annonce de l’Évangile, de la Bonne nouvelle de Jésus-Christ, qui
proclame Christ et Seigneur le supplicié de Jérusalem.
Notre foi chrétienne est une foi ancienne, elle a vingt siècles, notre Église a été
solidement établie à partir du règne de l’empereur Constantin, depuis 17 siècles,
et cette durée, cet établissement dans la foi et dans la vie communautaire peut
nous faire perdre de vue le renversement total que constitue l’affirmation de la
Seigneurie du Christ.
L’Évangile de Matthieu, que nous venons d’écouter, nous en donne une autre
illustration : nous sommes en Palestine au temps de l’empire romain. Et César,
c’est-à-dire, au temps de Jésus, l’empereur Tibère, César est divinisé. Les pièces
de monnaies portent son effigie. Comment interpréter la parole de Jésus dans ce
contexte ? « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». On
l’interprète souvent au premier degré : Jésus inviterait à séparer ce qui est
d’ordre temporel et ce qui est d’ordre spirituel. À César, la gestion de
l’économie, à Dieu, la dimension spirituelle de la vie humaine. Mais une telle
interprétation demeure un peu superficielle.
Jésus est issu du monde juif, et il connaît parfaitement les traditions d’Israël. Le
texte biblique, la Torah d’Israël commence, dans le livre de la Genèse, par
l’affirmation que tout vient de Dieu. Tout vient de l’œuvre créatrice de Dieu, et
les cinq livres de la Torah tirent les conséquences de cette affirmation. En
particulier les lois du Deutéronome, et surtout la loi du Jubilé, dans le livre du
Lévitique, des lois qui prennent position sur la notion de propriété, et sur le
rapport que nous avons avec les biens, avec les biens de toutes sortes. L’idée
centrale de ces textes de loi, c’est que le seul propriétaire de tous les biens, le
seul propriétaire de la création tout entière, c’est Dieu lui-même.
L’humanité est, en quelque sorte dépositaire de la création, elle en est
responsable, elle doit en faire bon usage, c’est-à-dire un usage qui mette les
biens de la création au service de tous, et plus particulièrement de ceux qui sont
en difficulté. Les lois de la Torah prêtent en effet une attention particulière aux
veuves, aux orphelins, aux petits propriétaires ruinés par une mauvaise récolte.
Revenons à la réponse formulée par Jésus, maintenant que nous l’avons située
dans son contexte culturel, celui de la loi juive : « Rendez à César ce qui est à
César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Le propos est en réalité très subversif, car en
rigueur de terme, rien n’appartient à César, César qui n’est qu’une idole, un
homme divinisé. Et tout appartient à Dieu. La formule ramassée utilisée par
Jésus invite donc à prendre ses distances et à se sentir libre vis-à-vis de toute
idole — cette idole serait-elle César, c’est-à-dire l’empereur Tibère, un homme
puissant et dangereux. En utilisant cette formule, Jésus affirme que l’empire
romain, que le royaume de César aura une fin, et que l’on ne peut le mesurer au
royaume de Dieu, qui est annoncé par lui, Jésus.
Pour nous, qui écoutons cette formule aujourd’hui, quelle est sa portée pour
notre vie de foi, et quelles conséquences en tirer ? Il me semble que la formule
nous rappelle tout d’abord que notre option pour Jésus Christ, notre fidélité à
Jésus-Christ, n’est jamais acquise une fois pour toutes, quel que soit notre choix
de vie. Il nous faut, jour après jour, choisir entre Dieu et les idoles. Les idoles ne
sont pas toujours aussi caricaturales que César. Une idole, c’est ce qui impose sa
loi dans le monde, quoi qu’il en soit de Dieu. Avec le personnage de César, de
l’empereur, l’Évangile nous fait réfléchir aujourd’hui sur l’idole du pouvoir.
Mais l’ensemble des Évangiles nous font également réfléchir sur l’idole de
l’argent. Et puis, nous savons bien que, dans notre vie, l’idole la plus redoutable,
c’est nous-mêmes. Nous devenons notre propre idole chaque fois que nous
faisons passer notre intérêt personnel avant toute autre chose. C’est un peu le
cas des pharisiens dans l’Évangile que nous venons d’entendre. Ils n’ont pas su
reconnaître en Jésus le Messie. Alors, ils essaient de lui tendre un piège, pour le
faire tomber, et pour défendre les intérêts de leur groupe, de leur mouvement,
qui n’est pas si nombreux au temps de Jésus, on parle de 6000 personnes, pour
une population de 800000 habitants environ. Un groupe peu nombreux donc,
mais bien organisé, et bien décidé à conserver son influence et son pouvoir.
Ici aussi, le contraste avec la figure de Jésus, la figure historique de Jésus, le
contraste est flagrant : Jésus ne cherche aucunement le pouvoir, ni la puissance.
Il cherche à communiquer la vérité, et à annoncer la bonne nouvelle du salut. Et
cela au risque de sa vie. Au confort de la position des pharisiens, s’oppose la
fragilité de la condition de Jésus.
Le Cardinal Lustiger Archevêque de Paris, avait publié un ouvrage intitulé « le
Choix de Dieu ». Le « Choix de Dieu ». L’ouvrage retraçe son itinéraire
spirituel, et son titre résume bien la condition du Chrétien : sommes-nous prêts à
faire le « choix de Dieu », dont l’Évangile nous montre, à longueur de pages,
qu’il n’est pas un choix confortable, puisqu’il s’agit de choisir de devenir
disciples de Jésus, Jésus rejeté par les puissants, et aussi rejeté par les siens, par
son propre peuple. L’itinéraire douloureux de Jésus nous fait comprendre le prix
de la vérité, et il nous fait comprendre que l’annonce de la parole de salut de
l’Évangile n’est jamais confortable.
Pourtant cette annonce a un enjeu capital : manifester la venue du Royaume de
Dieu. Manifester qu’au-delà des soubresauts, au-delà des difficultés, des drames
parfois, qui ont marqué toutes les époques de l’histoire de l’humanité, Dieu nous
propose une autre réalité, une réalité joyeuse, une réalité heureuse, qui est celle
du Royaume qui nous est promis et qui a été inauguré par le Christ.
Notre communauté chrétienne, comme toutes les communautés chrétiennes a la
vocation et la mission de porter avec constance ce message, et de le proposer au
monde, sans violence ni contrainte, à l’image même de Jésus.
Pour reprendre les mots de Saint-Paul, que Jésus-Christ notre Seigneur garde
vivante notre foi, qu’il consolide notre espérance, qu’il nous donne de vivre et
de travailler selon un esprit de charité. Amen.